Ms Marvel (TPB) #1 – #3


Dans le fond, The New 52 – la remise à zéro supposée de l’univers principal de DC Comics, marquée par le lancement simultané de 52 séries régulières depuis leur premier numéro – m’a fait prendre conscience d’un phénomène : avec la multiplication des titres vient celle des genres, des ambiances, des identités, voire des concepts, afin que tout ne se ressemble pas et puisse toucher des publics différents. Dans ces conditions, les séries capables d’attirer le lecteur sur leur seul nom peuvent se permettre de conserver un relatif classicisme. Par opposition, les moins attendues – dont nombre consacrées à des personnages féminins – se doivent de sortir des clous, de proposer une valeur ajoutée. C’était le cas chez DC Comics, il n’y a aucune raison qu’il en aille différemment chez Marvel Comics.

Ms Marvel est apparu dans les années 70, à l’époque où la vague féministe aux USA a poussé les éditeurs à proposer plus de figures féminines. Figures souvent dérivées de personnages masculins, et comme vous pouvez le constater, c’est encore le cas ici, puisque Carol Danvers, la Ms Marvel des origines, tire son nom de l’agent Kree Mar-Vell, alias Captain Marvel. Et pour cause, c’est aussi de lui qu’elle reçut ses pouvoirs, lorsqu’ils furent victimes d’une explosion qui transféra une partie des capacités de l’alien à la jeune Américaine. Depuis, Carol Danvers a changé plusieurs fois de nom de code – Warbird, Captain Marvel,… – et l’alias Ms Marvel a transité d’une personnage à l’autre au fil du temps. Jusqu’à tomber entre les mains de Kamala Khan.

Kamala Khan est une lycéenne du New Jersey, intelligente, travailleuse, et extravertie, fille d’immigrés pakistanais, coincée entre sa volonté d’être « comme tout le monde » – et par là, elle entend comme une Américaine de son âge – et l’héritage familiale, plus conservateur, qu’elle se doit d’incarner. Une situation compliquée qu’elle n’a pas choisie, qui la rend différente de la plupart des gens. Néanmoins, elle semble bien le vivre ; certes, elle bave devant les sandwichs au jambon et regrette de ne pouvoir sortir le soir pour cause d’un strict couvre-feu, mais à part ça, elle n’est pas trop à plaindre. Elle passe du temps avec son meilleur ami Bruno, et surtout, elle possède un nombre conséquent de passions dévorantes : MMORPG, écriture de fanfics, lecture de comics, My Little Pony, sa vie en ligne parait très active. Ce qu’elle préfère : les super-héros, qu’elle idolâtre au point d’en faire justement les personnages centraux de ses fanfics, et elle dispose d’une connaissance encyclopédique sur le sujet, poussée au point de pouvoir rivaliser avec celle de l’agent Coulson. Ses champions : Captain America, Iron Man, Wolverine, et par-dessus tout Ms Marvel.

Un soir, Kamala brave l’interdit et se rend à une soirée organisée par ses camarades de classe. Mauvaise idée, à postériori. Alors qu’elle rentre chez elle, elle entre en contact avec un étrange brouillard vert. Un évanouissement plus tard, elle se réveille en tant que Ms Marvel. Mais vraiment : grande, blonde, le visage de Carol Danvers, une tenue sexy et peu fournie en tissue… Ms Marvel. A un détail près : les pouvoirs ne collent pas. Il ne va pas falloir longtemps à Kamala pour comprendre que ses facultés consistent à changer de forme dans tous les sens, et à son affection pour les héros à la pousser à se confectionner un costume et à reprendre pour elle le nom de son modèle. Il faut dire que le New Jersey avait bien besoin de sa propre héroïne. Par contre, pas sûr que cela lui simplifie la vie.

Je vais passer immédiatement au sujet le plus commenté sur la série : oui, Kamala est musulmane. Tout comme l’auteur, soit dit en passant. Et alors ? Les premiers chapitres jouent effectivement dessus – Kamala ne peut pas manger de bacon ni boire d’alcool et va à la mosquée, sa meilleure copine porte le hijab, son frère passe beaucoup plus de temps à prier qu’à se chercher un emploi, et comble du mauvais goût, elle crée son premier costume à partir d’un burkini – mais au final, il s’agit plus d’une question de tradition que de religion. La famille de Kamala vient d’un autre pays, et compte sur elle pour transmettre cette culture à ses enfants, afin que jamais ils n’oublient d’où ils viennent.

Par la suite, ce qui distingue Ms Marvel du tout-venant n’est plus son origine ethnique : c’est son âge !
Spiderman avait marqué les esprits car, à une époque où l’adolescent tenait dans les comics de super-héros un rôle de faire-valoir (Rick Jones) voire d’assistant (Robin), Peter Parker accaparait le devant de la scène. Adolescent, oui, mais héros, aussi. Un personnage dans lequel les lecteurs pouvaient sans doute plus aisément se reconnaitre, d’autant qu’il avait le profil du parfait petit asocial lecteur de comics (sans caricaturer). En leur temps, dans les années 80, les New Mutants ont aussi incarné la nouvelle génération, plus rebelle, parfois plus violente. Mais même si le temps s’écoule au ralenti sur Earth-616, tous ces gens-là ont fini par grandir ; et même s’ils n’avaient pas encore le droit de vote, ils n’en seraient pas moins apparus il y a déjà longtemps.
Or, voilà que débarque Kamala, représentante de la Génération Y. Une génération parfois considérée comme perdue, irresponsable, inconstante, déconnectée des idéaux de réussite de ses parents mais ultra-connectée au réseau. Une génération que ses ainés ne comprennent pas, ou très mal. D’où conflit. Un conflit exploité par l’auteur.

A l’instar de Peter Parker, Kamala est une nerd, mais moderne. Ses activités la définissent en tout cas comme telle, surtout car elle s’investit dans chacune d’entre elles bien plus que le commun des mortels ; il faut dire que, ne pratiquant aucun sport (avant de devenir une héroïne) et ne sortant jamais de chez elle si ce n’est pour se rendre à l’école, elle a beaucoup de temps à consacrer à ses passions (j’en sais quelque chose). Toutefois, il existe une grande différence entre les deux : Peter le vivait comme une malédiction – les premières pages de ses aventures, dans lesquelles figure déjà Flash Thompson, sont éloquentes – là où Kamala le prend très bien ; parce qu’elle partage ses centres d’intérêt avec son ami Bruno, car le réseau la connecte à d’autres personnes comme elle, et parce qu’elle assume totalement son délire, n’hésitant pas à aller à l’école grimée en Captain America. Si elle se sent effectivement différente, si elle voudrait s’intégrer, c’est plus en raison de ses origines ethniques. Toujours est-il qu’elle s’impose rapidement comme une héroïne foncièrement positive, et dans le fond parfaitement normale (autant que peut l’être une fille qui écrit des fanfics Wolverine), en conflit avec sa famille et ses professeurs, débordante d’énergie,… Bref, une héroïne dans laquelle nous pouvons aisément nous reconnaitre.

Les particularités de ses aventures, quant à elles, ne tiennent pas uniquement à sa personnalité. Ms Marvel se voit comme une héroïne locale, qui affronte de fait – du moins, pour l’instant – des menaces locales, dans un New Jersey jusqu’ici dépourvu de figures héroïnes (à la différence de New York). Une situation qui la met à l’écart des conflits cosmiques des Avengers et consort, et permet aux auteurs de proposer des récits moins pesants, moins prise de tête, juste divertissants. Non pas qu’il ne se passe rien, ni que certains passants ne subissent pas les événements de manière parfois tragiques (même si le dessin essaye parfois de minimiser l’impact des catastrophes qu’il met en scène). Il s’en dégage toutefois une certaine légèreté, d’autant plus qu’une bonne partie des enjeux passe par la famille de Kamala, outre les antagonistes auxquels elle peut se trouver confrontée ; si son frère donne l’impression de se douter de quelque chose, ses parents ignorent tout de sa condition particulière, et encore heureux, car d’après les personnages eux-mêmes, ils auraient le cœur encore plus fragile que celui de Tante May. Kamala frise la réclusion définitive à chaque fois qu’elle fait le mur pour combattre les criminels de tout poil, et dans la mesure où elle évolue dans une cellule familiale plus conservatrice que la moyenne, les menaces paraissent crédibles. Heureusement, elle peut compter sur son meilleur ami Bruno – le super génie de service, toujours là pour se prendre pour Reed Richards et lui inventer un costume révolutionnaire – un frère protecteur mais qui dans le fond comprend ses troubles intérieurs, et les quelques héros qu’il lui arrive de croiser au fil de ses pérégrinations.

Ms Marvel me rappelle Runaways, autre série mettant en scène des adolescents – lesquels, pour le coup, rejetaient le qualificatif de héros, là où Kamala l’embrasse de toutes ses forces – et qui, surtout, utilisait l’univers Marvel Comics comme toile de fond, faisant évoluer ses protagonistes en parallèle des grandes fresques de l’éditeur, afin de leur insuffler un vent de fraicheur qui changeait radicalement du reste de sa production. Ms Marvel a pour elle de tout miser sur une héroïne attachante, héritière spirituelle et remise au goût du jour de Peter Parker, utilisée avant tout pour nous parler de sa génération et non pour l’envoyer combattre des menaces cosmiques. Un ton plus léger mais néanmoins accrocheur fait le reste, ainsi qu’un soin particulier apporté à l’environnement familial et quotidien de Kamala. Cela ne révolutionne pas grand chose mais possède le mérite d’apporter du changement dans cet univers, profitant de la multiplication des titres pour proposer des traitements sensiblement différents du mythe du super-héros, tout en restant du Marvel Comics. Et vous savez quoi ? Cela fait du bien.

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4 réflexions sur “Ms Marvel (TPB) #1 – #3

  1. Cette série m’épate complètement, tout le temps o_o

    J’aime bien le jeu de compare/contrast qu’on peut faire avec Spider-Man : Ms. Marvel et lui sont tous les deux des geeks passionnés de science, mais il y a chez le premier une sorte de ressentiment qui est complètement absent chez la seconde et ça fait plaisir. Kamala n’a plus à cacher son côté geek ni son amour de la science car elle peut partager cela avec des amis. J’aime beaucoup la façon dont la série célèbre leur unicité, plutôt que de mettre en scène la revanche fantasmée du geek sur le quarterback qui le martyrisait à l’école. Et puis l’histoire de Spider-Man commence par une profonde culpabilité alors, que Kamala est Ms. « Good is not something you are, it’s something you do » : elle fait le bien parce qu’elle pense que c’est la meilleure utilisation de ses capacités, sans attendre que quelqu’un meure dans son entourage pour se bouger. J’aime beaucoup.

    Et le tie-in Last Days à Secret Wars était juste excellent ! D’habitude c’est plutôt le genre de moment que je redoute, où j’ai peur que l’intrigue de la série soit suspendue ou déroutée pour un event dont on se fiche bien parfois, or là c’était vraiment très émouvant comme « fin de première saison ». Le tie-in à Civil War II commence d’ailleurs très très bien.

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