I Hate Fairyland #1 – #10


Tout commence comme un conte de fées. Gertrude jouait tranquillement dans sa chambre, lorsque le sol s’ouvrit sous ses pieds pour l’envoyer dans le monde merveilleux de Fairyland, où tout n’est que joie et magie. Pour rentrer chez elle, rien de plus simple : il lui suffit de trouver la clé, aidée de son ange gardien Larry. Rien de plus simple ? Mes chatouilles, oui !
Vingt-sept ans plus tard, Gertrude est toujours coincée à Fairyland. Si son corps n’a pas changé, la solitude et la frustration en ont fait en une fille cynique, violente, et un tantinet irritable, semant la mort et la désolation partout sur son passage.

Depuis plusieurs années, Skottie Young s’est fait connaitre en tant qu’illustrateur, proposant régulièrement des couvertures alternatives de séries à succès, sur lesquelles nous voyons les personnages sous des formes infantiles. Il a aussi adapté plusieurs romans de la série Oz en comics. Or, justement, que se serait-il passé si Dorothy n’avait jamais réussi à revenir au Kansas ? Ou si Alice était restée coincée de l’autre côté du miroir ? Aucune idée. Peut-être la même chose que pour Gertrude, devenue au fil du temps une sociopathe au coup de hache facile et un fléau pour toutes les créatures magiques. C’est là toute l’idée derrière I Hate Fairyland.
Le détournement de contes de fées, cela n’a rien de nouveau. Il suffit de lire Fables et les œuvres de Kaori Yuki pour s’en persuader. Mais Skottie Young va se focaliser sur le concept récurrent de la petite fille perdue dans un monde enchanteur, dans lequel elle doit forcément vivre une grande aventure tout en s’émerveillant à chaque instant, pour finalement retourner chez elle car « there is no place like home ». Manque de pot, Gertrude n’a pas le sens de l’orientation et serait capable de se perdre sur une route de briques jaunes. Et elle n’est pas spécialement maline.

D’entrée, l’auteur nous fait comprendre que ce qui peut ressembler à un rêve sur le papier correspond en réalité plus à un cauchemar. Se faire avaler par le sol de sa chambre, c’est traumatisant. Tomber en chute libre, c’est traumatisant (et l’atterrissage particulièrement douloureux). Se réveiller dans un monde inconnu rempli de créatures étranges, c’est traumatisant. Être perdue loin de sa famille, c’est traumatisant (et excessivement stressant). Alors ne pas retrouver le chemin de sa maison pendant près de trente ans… il y a de quoi devenir dingue !
Il ne nous est pas indiqué à quel moment Gertrude a définitivement fondu un fusible. Après son arrivée à Fairyland, l’histoire fait un bon dans le temps, et nous la retrouvons en train de massacrer tranquillement des étoiles armée d’un canon, aux côtés d’un Larry souffrant d’une sérieuse dépression nerveuse (étant entendu qu’il ne peut malheureusement pas se défaire de l’enchantement liant son sort à celui de sa « petite » protégée). Une chose est certaine : la présence de Gertrude est devenue un sérieux problème à régler pour les autorités de Fairyland, qui essayent par tous les moyens de s’en débarrasser. Des moyens qui finissent généralement au cimetière (dans le meilleur des cas) ou (plus certainement) écrasés sur le sol sous la forme d’une bouillie infâme.

I Hate Fairyland repose exclusivement sur ce décalage entre l’apparence mignonne de Gertrude, le monde merveilleux de Fairyland, et la violence extrême dont fait preuve l’héroïne à chaque instant, même lorsqu’elle essaye de rester tranquille (ce qui n’arrive pas souvent). Le charme de ce comics vient avant tout du carnage permanent survenant dans un environnement dont il n’est pas coutumier, Gertrude massacrant joyeusement tout le bestiaire créé pour l’occasion, des nuages rieurs aux tribus de hipsters, des souris parlantes aux princes charmants. Elle ne fait preuve d’aucune retenue, aucune morale, rien ! Tant et si bien que même lorsqu’elle ne le fait pas exprès, cela se termine très mal.
Skottie Young était l’auteur parfait pour un telle série : son trait rond et enfantin (ainsi que son expérience sur Oz) lui permet de donner vie à un univers de conte de fées à la fois original et crédible en tant qu’univers de contes de fées, magnifié par des couleurs vives et chaleureuses. L’hémoglobine n’en ressort que mieux.
Le petit plus, c’est la gestion des insultes et autres gros mots. Gertrude, de par sa personnalité, en fait un usage excessif. Sauf qu’elle vit dans un monde où les gros mots n’existent pas ! Vous avez déjà entendu une princesse Disney proférer une insanité, vous ? Mais il existe une façon délicieuse de passer outre (relisez le premier paragraphe de ce billet).

Ceci étant, à l’instar de Gertrude, I Hate Fairyland ne fait preuve d’aucune finesse. Le titre fonctionne sur son côté défouloir et son détournement des codes, mais cela ne va pas plus loin. N’attendez pas la moindre réflexion, un scénario élaboré, ou je ne sais quoi : c’est du sang, de la violence, des arcs-en-ciel, et des licornes roses. Point.
La série compte dix numéros répartis en deux arcs de cinq chapitres chacun. Le tout réuni en deux TPB. Et elle aurait pu s’arrêter au bout du premier, notamment car sa fin n’appelle pas une suite. L’auteur en a conscience, puisque dès le début du second arc, il trouve une pirouette pour annuler les effets de la fin en question. Quoi qu’il en soit, le second TPB s’avère moins trépidant et amusant malgré une conclusion réussie. Skottie Young donne l’impression d’avoir épuisé ses meilleurs idées dans son premier arc, lequel reste donc plusieurs crans au-dessus.
Mais même plusieurs crans au-dessus, cela n’en fait pas un incontournable : comme indiqué tantôt, I Hate Fairyland n’est jamais qu’un défouloir, dont la particularité réside dans son monde féérique où une telle violence ne devrait pas avoir sa place. Le concept était condamné d’avance à lasser et à tourner en rond, même pour les plus farouches opposants aux productions Walt Disney. Cela peut être plaisant à lire sur l’instant – et cela a parfaitement fonctionné pour moi – mais l’effet de surprise ne joue qu’un temps.

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