Sugar & Spike: Metahuman Investigations (2016) #1 – #6


Avez-vous déjà lu un comics des années 60 ? Pour le lecteur actuel, ils ont de quoi surprendre tant les codes et la narration ont évolué depuis. Sans parler des idées parfois saugrenues sur lesquelles ils reposaient, au point de faire passer la série télévisée Batman d’alors pour un parangon de sobriété. Il y a quelques années, une collègue – née dans la charmante bourgade anglaise de Gotham, je n’invente rien – m’a offert les comics qu’elle lisait dans sa jeunesse. Dans le lot, plusieurs numéros de la série Superman’s Girlfirend Lois Lane, dans laquelle notre héroïne va déployer des trésors d’inventivité pour épouser l’homme d’acier ou mener à bien ses reportages en immersion : transformation en centaure et en géante, changement d’ethnie (dans la mémorable « I am urious (Black) ! »), rajeunissement, rien ne lui sera épargné. Il ne s’agit pas d’un cas isolé, puisque le lot comprenait aussi des aventures de Supergirl ou de Superman du même tonneau, dont une où les auteurs nous expliquent que les lunettes de Clark Kent amplifient ses pouvoirs hypnotiques, ce qui explique que personne ne puisse faire le rapprochement entre Superman et lui. Je ne parle même pas de la fois où Clark a fait croire qu’il était chauve et portait une perruque car l’unique coiffeur de Smallville se demandait pourquoi il n’avait jamais vu le jeune Kent dans son salon, à la différence de son père. Si vous avez vu le dessin-animé The Brave & The Bold, celui-ci reprend certains des aspects outranciers des comics de l’époque.

Sauf que ce qui pouvait être acceptable dans les années 60 parait aujourd’hui bien ridicule. Autant dire que les super-héros ne souhaitent pas que certains événements liés à leur passé refassent surface. Heureusement, il existe une solution pour tous les champions de la Justice dans l’embarras : Sugar et Spike. Détectives privés spécialisés dans les affaires super-héroïques, ils n’ont pas leur pareil pour régler les problèmes dont les premiers intéressés ne veulent même pas se souvenir. Eboueurs ? Chargés des basses œuvres ? Qu’importe dans la mesure où le travail paye très bien, largement plus que lorsqu’ils devaient se coltiner la filature de maris volages.

Sugar Plumm et Spike Wilson sont des personnages créés par Sheldon Mayer en 1956 pour la série éponyme publiée par DC Comics. Celle-ci compte 98 numéros au total. Sauf que les Sugar et Spike d’origine sont des enfants dont les lecteurs suivaient le quotidien, dans un environnement bien éloigné de celui des super-héros auxquelles l’éditeur reste traditionnellement associé. A l’instar de Patsy Walker chez Marvel Comics, ils ont donc fini par grandir, et il s’avère qu’ils partageaient le même univers que leurs ainés (ce qui avait déjà été suggéré notamment dans un numéro de Wonder Woman.

Reprendre des trames des années 50/60 – donc du Silver Age – pour les confronter au monde moderne, voilà qui résume le concept même de Sugar & Spike: Metahuman Investigations. A l’instar de Grant Morrison sur Batman, le scénariste Keith Ian Giffen part du principe que toutes les histoires publiées au sein de la continuité restent canon quel que soit le nombre de remises à zéro effectuées par DC Comics, aussi abracadabrantes soient-elles. Là où les éditeurs eux-mêmes ont parfois du mal à assumer ce passé… embarrassant, dirons-nous. Sauf qu’ici, ce ne sont pas seulement les éditeurs qui préféraient que le public oublie les pans les plus honteux de leur histoire : leurs personnages aussi ne souhaitent surtout pas que certains aspects de leur passé refassent surface. C’est là qu’interviennent Sugar et Spike, détectives privés de leur état. Suite à un concours de circonstances, ils vont mettre le pied dans l’univers des super-héros, et dès lors se faire une spécialité : celle d’enfouir les vieux dossiers compromettants.

La série compte six numéros, chacun consacré à un héros connu et à des aventures – authentiques – dont le souvenir vient les hanter. A charge pour notre duo de régler le problème, de la façon qui leur convient le mieux. Aucun pouvoir à leur actif, mais une certaine ténacité et une efficacité qui leur ont permis de se faire un nom auprès de la communauté super-héroïque, à tel point que les voir déambuler dans le quartier général de la Ligue ne semble pas surprendre qui que ce soit. Un duo étrangement assorti. Amis d’enfance, Sugar apparait comme une femme calculatrice, facilement irritable, et cassante, d’une intelligence supérieure à la normale, mais dissimulant un secret inavouable sur les raisons qui l’ont poussée à se spécialiser dans les affaires héroïques. Spike est plus banale, moins intelligent, voire parfois long à la détente, et victime des railleries incessantes de son amie. Néanmoins, ils se complètent parfaitement, et sont tellement habitués l’un à l’autre qu’ils se comprennent immédiatement. Cela ne parait pas évident au premier abord, mais ils se font une confiance aveugle.

Sugar & Spike: Metahuman Investigations joue sur plusieurs tableaux à la fois. Moins que l’enquête, le travail de Sugar et Spike s’accompagne d’une bonne dose d’action, et ils se montrent plutôt bons en la matière. Pas au point de pouvoir se débarrasser seuls d’un authentique « super », mais quand même. Evidemment, la nature même de leurs enquêtes apporte un aspect foncièrement surréaliste, et par extension amusant, à la série ; il s’avère parfois difficile de réaliser que tous les événements ou les personnages présentés dans ce comics ont réellement existé, tant cela peut paraitre déplacé. Si pour vous, Batman ne peut exister qu’en tant que sombre héros, et que la série TV et le film des années 60 font figure d’hérésie, alors mieux vaut passer votre chemin. Pour autant, les auteurs ne se moquent pas du passé de ces super-héros (donc du Silver Age) tant il témoigne d’une naïveté et d’un sens du premier degré finalement agréables et réconfortants. Tout cela est abordé avec tendresse, même s’il parait incongru de voir des super-héros venir s’adresser à des détectives privés, comme s’ils évoluaient dans des univers complètement différents.

Si le Silver Age ne vous parle pas et que ses excès ne sont pour vous qu’un sujet de moquerie, alors ce comics n’est clairement pas pour vous. Mais si cette époque vous rend curieux, alors je peux vous le recommander sans crainte. Son écriture et son mélange des genres en font une lecture des plus plaisantes, d’autant que le dessin s’avère soigné. Les auteurs se font plaisir en déterrant de vieilles affaires des archives DC Comics, et cela se sent. D’un côté, je regrette que la série ne compte que six numéros, car j’en aurais volontiers lu plus. De l’autre, le titre aurait sans doute rapidement tourné en rond, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas tant de super-héros de premier plan à l’heure actuelle qui avaient déjà leurs propres séries à l’époque du Silver Age ; Sugar & Spike auraient été condamnés à travailler toujours pour les mêmes clients. Mais en l’état, il s’agit d’une récréation plus que sympathique.

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